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Trois mois pour te le direChapter 7
Auparavant…

« — Le bal, c’est quand, exactement ? — Le 21 juin. — C’est avant les vacances. » Manon pousse le portail et entre ; Nathan reste une seconde sur le trottoir.

Papa part d’abord

Les roulettes de la valise de mon père ont claqué sur les dalles du trottoir pendant toute la descente. C’était un dimanche. La rue était déserte et les volets étaient fermés. Ma mère marchait devant avec Manon. Mon père tirait la valise d’une main, et il la tenait droite, même dans le virage de la place.

Manon sautait les dalles, une sur deux. Mon père a répondu oui deux fois à ma mère, en chemin. C’est tout ce qu’il a dit avant la gare. Il marche vite. D’habitude il marche vite, mon père. Le reste, c’était les roulettes.

La place était vide et le kiosque à journaux était fermé. Les rideaux de fer étaient à moitié descendus et les vitrines éteintes. Après la place, la rue continuait de descendre jusqu’à la gare.

La salle d’attente était ouverte, sans personne. Il y avait l’horloge, et le panneau des départs avec trois lignes. Mon père a posé la valise debout et il a sorti son billet de sa poche. Il l’a regardé et il l’a remis.

Un haut-parleur a annoncé le train pour Lyon. Ma mère a demandé : « Tu nous appelles ? » Il a dit oui. Il avait deux appartements à visiter dans l’après-midi. « Je vous envoie des photos ce soir. » Puis il a repris la poignée de la valise et il est allé se mettre au bord du quai.

Manon a commencé à pleurer sans bruit. Elle avait la main dans celle de ma mère et elle regardait la valise. Ma mère lui a pressé la main. Personne ne l’a consolée à voix haute.

J’ai regardé vers l’entrée du quai. Un type avec un chien, plus loin, et personne d’autre. Je lui avais donné l’heure, l’avant-veille. Elle avait répondu : « Je verrai ».

J’ai regardé de nouveau. Elle était pas venue.

Le train est arrivé à neuf heures sept. Mon père s’est baissé et il a serré Manon contre lui, une seconde. Puis il a monté les deux marches. Il s’est retourné. « Tu t’occupes d’elles, hein. » Les portes se sont fermées.

On a repris la rue dans l’autre sens. Ma mère a lancé : « On le rejoint bientôt. Ça va être une aventure. » Elle regardait la rue en le disant.

Manon a reniflé et s’est essuyé le nez avec sa manche.

— Il va habiter où ?

— On va trouver.

— Il y aura un jardin ?

— Je ne sais pas, ma chérie.

On a fini de monter. Le tabac était encore fermé quand on est repassés.

Le lendemain soir, le salon était plein de cartons ouverts par terre. Le canapé était poussé sous la fenêtre, les cadres descendus et posés debout contre le buffet. Le papier journal traînait en tas dans un coin. Ma mère était à genoux entre les cartons, le marqueur à la main, ses chaussures à côté d’elle.

Elle écrivait en majuscules, rabat par rabat. Elle a écrit VAISSELLE sur l’un, LIVRES sur l’autre, et elle est passée au suivant. Le marqueur grinçait sur le carton. Il y avait de la poussière le long des plinthes, à la place du canapé.

J’ai plié du journal pour caler les verres. Elle a pris ma feuille et elle l’a roulée en boule. J’ai fait des boules. Le journal partait en morceaux et j’avais les doigts noirs. Elle a poussé un carton du genou.

Les cartons de Manon étaient déjà fermés et empilés près de la porte, avec son nom écrit dessus, de sa main, en gros. Elle était assise sur la pile, les jambes qui battaient, et elle regardait sa mère écrire.

L’agence passait la semaine prochaine et il fallait que le salon soit vide avant. Ma mère a ajouté qu’on avait de l’avance. « Ta chambre, quand tu veux. » Elle s’est levée, elle a posé le marqueur sur le buffet et elle est allée chercher le rouleau de ruban adhésif dans le tiroir de la cuisine.

J’ai répondu ouais et je suis allé en haut. Dans ma chambre, j’ai pas ouvert le placard. Je suis redescendu.

Manon m’a croisé dans l’escalier. « Maman pleure dans la salle de bains. » Elle est remontée vers sa chambre. On entendait l’eau. Personne n’a frappé.

Je me suis calé sur la deuxième marche.

Le lendemain, après les cours, le couloir était plein. Des types sont passés, et puis il s’est vidé. Il restait des sacs oubliés contre les casiers, et l’odeur de la photocopieuse. Maëlle m’a rattrapé et elle s’est mise à marcher du même pas.

— Le prof de maths a oublié ses copies.

— Quoi ?

— Il a oublié ses copies. T’es où, en ce moment ?

— Nulle part.

— Arrête.

On a continué. Elle regardait devant elle, du côté de la sortie. « Il a dit quoi, avant de monter ? »

J’ai répondu avec les mots de mon père. « Tu t’occupes d’elles, hein. »

« C’est bien. » Et dans la seconde : « Faut que je passe au labo, ils ont tiré les photos du reportage. » Elle est partie.

La porte de la sortie battait encore. J’ai pas bougé tout de suite.

Après le dîner, je suis descendu. Je passe devant chez elle deux fois par jour, en montant et en descendant. À cette heure-là, la rue était à l’ombre et les portails des jardins étaient encore ouverts.

Sa maison est basse, avec un portail en fer fermé au loquet et deux marches avant la porte. Il y avait de la lumière à la fenêtre de gauche. La fenêtre de droite était noire. Dans la maison, on entendait la télé.

Je suis resté cinq minutes planté devant le portail. Personne n’est sorti.

J’ai mis la main sur le loquet. Le fer était froid. Je l’ai lâché. Je suis remonté.

Quand je suis rentré, le salon était vide. Les cartons étaient fermés au ruban adhésif, avec l’écriture de ma mère sur chaque rabat. Le canapé était resté sous la fenêtre. Il restait les marques sur la peinture, là où étaient les cadres.

Je les ai descendus au garage, un par un, jusqu’au dernier. L’escalier du garage est raide et je les portais à deux mains. En bas, la réserve était encore dans le coin, les cartons qu’elle garde au cas où. Ça sentait le ciment froid.

J’ai pris un carton dans la réserve. Le marqueur était sur le buffet. J’ai monté le carton jusqu’à ma chambre, j’ai écrit NATHAN sur un rabat et je l’ai posé au milieu de la pièce. Ouvert, avec le marqueur en travers.