Auparavant…
« — On aurait dû… Elle a ramassé ses tirages trempés, elle est partie en courant vers le bas de la rue, et moi j’avais encore le balai de Mireille dans les mains. »
Le bal, c’est le 21 juin
Le ballon m’est arrivé dans les pieds et j’ai regardé la touche avant de tirer. Maëlle était assise sur le muret, les genoux remontés, à côté d’une fille que je connaissais pas. Je l’avais pas revue depuis l’orage. J’ai frappé du plat du pied. Le ballon est passé entre les deux sacs et il est parti dans les marches.
Lucas a levé les deux bras et il m’a tapé dans la main. Karim a dit que son sac avait bougé. Il l’a remis droit, puis il est descendu chercher le ballon dans les marches. On était six à jouer depuis la fin des cours, sur l’herbe rase, derrière le lycée, le long des remparts. Il y avait trois ou quatre personnes sur le muret, avec des sacs à leurs pieds, et un vélo couché sur le côté, la roue avant en l’air. Le rempart gardait la chaleur de la journée, et quand le ballon venait taper dessus, il revenait avec un bruit sec. L’ombre du rempart couvrait la moitié du terrain, jusqu’au muret. J’avais le maillot qui me collait au dos.
C’est là que je me suis retourné vers le muret une deuxième fois. Maëlle me regardait. Elle a applaudi deux fois, sans bruit, et elle a remis ses mains sur ses genoux. La fille à côté d’elle lui a parlé, et Maëlle a répondu sans quitter le terrain des yeux.
Lucas est arrivé derrière moi, la main dans les cheveux.
— Vous êtes ensemble ou quoi ?
— N’importe quoi.
— Je déconne à moitié.
Il a ri et il est reparti au milieu du terrain. Un des autres s’est laissé tomber dans l’herbe, les bras en croix, et il a crié qu’il était mort. On a joué encore un moment, jusqu’à ce que le ballon parte sous le rempart et qu’on décide d’arrêter.
On a descendu les marches avec les sacs sur l’épaule. J’avais les jambes lourdes et le goût de la poussière dans la bouche. La cour sentait le goudron chaud et mes semelles collaient. La lumière tapait encore sur la façade du foyer. Des élèves traînaient dans la cour, leurs sacs posés à côté d’eux, et une fille avait étalé ses fiches devant elle. Un surveillant est passé avec un trousseau de clés et il a dit à deux types de sortir.
L’affiche était scotchée à l’intérieur de la porte vitrée du foyer, à hauteur d’yeux. Le papier était neuf. Le scotch était posé de travers, avec des bulles dessous. Quelqu’un avait dessiné des guirlandes au feutre autour du mot. Le groupe s’est arrêté dehors et a posé les sacs par terre. Karim a poussé la porte : elle était fermée. Il a mis ses mains en visière contre le carreau.
J’ai lu le haut, en grosses lettres : BAL. Dessous, en plus petit : 21 juin, soir de la fête de la musique.
Lucas a hurlé : « On y va tous ! » Et il a tapé sur la porte vitrée avec le plat de la main. Deux autres sont venus voir la date.
Maëlle est arrivée après les autres. Elle avait pris son temps avec la fille du muret, et elles se sont séparées au milieu de la cour. La fille est partie vers la grille. Maëlle a traversé le reste sans se presser, entre les groupes qui partaient. Elle a ralenti en arrivant près de nous. Puis elle s’est appuyée contre le montant de la porte et elle a lu l’affiche en entier.
« La fête de la musique », elle a dit.
Elle m’a regardé, puis elle a relu le mot.
Le groupe parlait du bal. J’avais « Tu viens au bal ? » dans la bouche. Je l’ai pas sortie. On ne commence pas.
Manon est arrivée par la grille, son cartable sur le dos, et elle a traversé la cour droit sur nous. Elle a calé son cartable entre ses pieds.
« Salut, la grande. »
Maëlle lui a répondu salut. Manon m’a regardé.
« T’es amoureux. Je le dis à maman. »
Maëlle a soufflé par le nez.
Lucas s’est penché vers moi sans tourner la tête.
« Elle attend que tu l’invites, crétin. »
Je l’ai regardé. Il regardait l’affiche.
Maëlle s’est décollée du montant de la porte.
— Allez, à demain.
— Ouais, à demain.
Elle a passé la grille. J’ai ramassé mon sac. Le groupe est parti derrière elle.
Manon avait déjà repris le sien.
« On rentre ? »
On est remontés à pied. La rue monte de la place jusqu’à La Châtaigneraie, avec un seul trottoir et les platanes au-dessus du mur. En bas, le lycée finissait de se vider. Une porte a claqué et des voix sont montées jusqu’à nous. Le sac me sciait l’épaule. J’ai changé de côté deux fois, et j’ai fini par le porter à la main. À l’ombre des platanes, la sueur du foot a séché dans mon dos.
Manon marchait à côté de moi et elle m’a parlé, sans reprendre son souffle, de la maison de sa copine, qui a un chien et une piscine gonflable dans le jardin. Elle a parlé du chien un moment, de son nom et de ce qu’il mangeait. Elle a dit que la piscine était encore froide et que le chien avait peur de l’aspirateur.
Après, elle a arrêté de parler du chien.
Elle a remonté la bretelle de son cartable. La rue passait devant les jardins, avec des murs bas et des portails en fer.
— Le bal, c’est quand, exactement ?
— Le 21 juin.
— C’est avant les vacances.
Elle a poussé le portail et elle est entrée. Je suis resté une seconde sur le trottoir, mon sac à la main. Le portail a bougé encore un peu et j’ai attendu qu’il s’arrête.