Auparavant…
« Dans le salon, les cartons étaient fermés au ruban adhésif, une écriture au marqueur sur chaque rabat. Je les ai descendus au garage, un par un, jusqu’au dernier. Puis je suis remonté avec un carton que ma mère gardait au cas où, j’ai écrit NATHAN sur un rabat et je l’ai posé au milieu de ma chambre. Ouvert, avec le marqueur en travers. »
Le train de 19 h 04
« C’est réservé. »
Ma mère a posé la confirmation entre les assiettes. Le papier était plié en deux, avec un cachet bleu en haut et un liseré plus clair sur le bord. Il était midi, et la fenêtre de la cuisine était ouverte sur le jardin. Le beurre était encore sur la table, à côté du couteau, avec le pain et les verres. La confirmation était arrivée le matin, et ma mère l’avait laissée sur le buffet jusqu’au repas. Elle a lissé la feuille avec la paume, elle s’est assise, et elle a attendu qu’on la regarde.
« Dimanche 1er juillet. Le train de 19 h 04. Le dernier train du soir, pour Lyon. »
Elle a lu ça à plat, les lunettes au bout du nez. Dehors, quelqu’un passait la tondeuse, et le bruit est resté un moment derrière la fenêtre. Le frigo s’est arrêté. Manon a lâché son couteau.
J’ai regardé la feuille. Il y avait deux lignes imprimées et, dans un coin, des petits chiffres. Le nom de ma mère était écrit à la main, en haut. Elle a remis ses lunettes en place. Elle a replié le papier, elle l’a remis contre son verre et elle a passé le pouce sur le cachet.
Au mot Lyon, j’ai revu la rue où on avait vu la gare. Maëlle était à côté de moi.
Ma mère a confirmé : « On aura le temps de tout fermer avant. » Elle a repris son pain. La cuisine sentait le beurre chaud.
Manon avait les pieds sur la barre de sa chaise et elle balançait une jambe. Elle a regardé la feuille, puis ma mère, puis moi. Elle a bu une gorgée, puis elle a reposé son verre.
— Et ma copine ? Elle pourra venir me voir, aux vacances ?
— Oui. Promis.
Ma mère a répondu vite, sans reposer son pain. Elle a remis le couvercle sur le beurre. Elle a jeté un œil à Manon. Manon a fait oui de la tête et elle a mordu dans sa tartine.
« On fera des crêpes. J’ai la recette. »
J’ai regardé mon assiette. Il restait des pommes de terre et un peu de sauce. J’ai poussé le reste au bord avec ma fourchette.
L’après-midi, je suis retourné au lycée. On avait pas cours, mais des groupes entraient par la grille avec des sacs de sport, et les portes du bâtiment claquaient. Il faisait chaud, et la poussière restait en l’air au-dessus du bitume. Lucas a mis deux doigts dans sa bouche et il a sifflé. Il a agité le bras et il a crié : « Le dernier match du mercredi ! » Il a dit que le terrain était pris pour les exams à partir de juin, qu’il fallait y aller maintenant. Il a ri. Sa voix a monté trop haut.
Ça a pas pris. Karim a regardé le bâtiment. Une fille a filé, elle avait un truc à faire. J’ai pas répondu non plus. Lucas a baissé les bras.
« Bon. »
Il est allé prendre le ballon au local, sous l’escalier. Deux types sont partis avec lui. Ils sont revenus avec le ballon et une pompe. Lucas a gonflé le ballon et il l’a fait rebondir.
On est allés sur le terrain, derrière le lycée, du côté des remparts. L’herbe était rase et le sol dur. Le ballon rebondissait mal. On a joué. J’ai couru quand il fallait courir. Karim jouait en marchant. Le ballon est sorti. Lucas est allé le chercher. On a pas marqué. Ça a duré un moment. À la fin, Karim s’est arrêté avant les autres et il est resté sur le terrain, les mains sur les hanches.
Lucas a dit qu’on arrêtait. Ça a suffi.
Karim a ramassé son sac.
« Un mois et c’est les vacances. »
Il l’a dit en passant et il est parti le premier. Le groupe s’est dispersé. Lucas a pris son sac et il est parti avec les autres. Il a levé la main.
La cour était presque vide. Il restait des gens assis sur les marches, leurs sacs sur les genoux.
La porte du bâtiment s’est ouverte et Maëlle est sortie avec sa pochette pleine de tirages. Elle a coupé la cour et elle est sortie par la grille. J’ai pris mon sac et je suis sorti derrière elle.
On a rejoint la place. Le marchand de journaux avait sorti son présentoir. On a pris la rue qui monte et on s’est retrouvés du même pas sans rien décider. Le trottoir était étroit. Quelqu’un est descendu en face et on s’est rangés le long du mur. La personne a dit bonjour et elle est passée. Après, la rue est montée entre les jardins.
Un homme arrosait son jardin, l’eau claquait sur la pierre. On a passé sa maison et on a continué. La lumière était encore haute et les murs étaient chauds. La rue montait dur. Un chat était assis au milieu du trottoir. Il a dressé l’oreille et il a pas bougé. On a marché un moment sans parler. Elle a changé sa pochette de bras.
— Tu m’écriras ?
— Oui.
— Tu me le jures ?
— Je te le jure.
On a continué de monter. Plus loin, le trottoir passait sous des branches.
La boulangerie était plus haut. La vitrine était pleine. Des pains étaient alignés derrière la vitre et une odeur de croûte chaude sortait par la porte. Mireille est sortie sur le trottoir à notre passage, les mains blanches de farine, et elle s’est arrêtée devant nous. Elle a attendu qu’on s’arrête aussi. Elle avait le torchon passé dans la ceinture.
« Bonjour, ma belle. »
Puis elle a levé les yeux vers moi.
« À vingt ans, j’ai attendu le bon moment pour le dire à quelqu’un. Il est parti avant. »
Elle a continué sans baisser la voix.
« Ça s’attend pas, mon petit. Ça se prend. »
Maëlle a serré sa pochette contre elle. Elle a regardé ailleurs. Elle a pas bougé.
Personne n’a parlé.
Une cliente est sortie avec sa baguette et elle est passée entre nous. Mireille est rentrée. La porte a sonné. Elle a pas regardé derrière elle.
On a marché encore un peu. On a passé deux maisons.
Elle s’est arrêtée.
« Faut que je redescende. »
Elle a fait demi-tour.
C’est là qu’il fallait le dire. Je l’ai pas fait.