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Trois mois pour te le direChapter 5
Auparavant…

« Dans le bus du retour, elle s’est endormie contre la vitre. Sa tête a glissé et s’est arrêtée à deux centimètres de mon épaule. Je n’ai pas bougé. Je crois que c’est ce soir-là que j’ai compris ce que « ne pas commencer » allait me coûter. »

Le soir d’orage

Le lycée a rouvert après les ponts, et on était en mai. Dans la cour, les marronniers avaient leurs feuilles et les vestes étaient restées à la maison. Il restait deux mois de cours.

La dernière heure, le prof principal a posé sa liste sur le bureau et il a parlé de l’an prochain. Il faisait le tour de la classe, nom par nom, pour savoir ce que chacun ferait en septembre, et il parlait vite pour finir avant la sonnerie. Arrivé à mon nom, il a relevé la tête.

— Nathan, lui, ne sera plus avec nous.

Il a coché la ligne et il est passé au nom d’après. Personne n’a rien dit. La fille devant moi a tourné la page de son cahier. Lucas, deux rangs devant, s’est retourné une fois et il a rien dit non plus. Le prof a enchaîné sur les papiers à rendre et sur les rendez-vous avec les parents. J’avais les deux mains à plat sur la table et je les ai laissées là.

À la sonnerie, j’ai rangé mes affaires sans me presser et j’ai laissé passer tout le monde. Lucas m’attendait dans le couloir. On a marché jusqu’au portail, et à un moment il a lancé, sans s’arrêter :

— Tu viens au foot mercredi ?

— Ouais.

L’orage est arrivé le soir, pendant que je descendais prendre le pain. Ma mère m’avait envoyé et je prenais mon temps. Le ciel a tourné au gris jaune au-dessus des toits, la poussière s’est levée du bitume, et la pluie est tombée d’un coup.

La place s’est vidée en une minute. Maëlle est arrivée en courant par la rue du bas, sa pochette de tirages serrée contre elle sous son blouson. Elle a traversé la place sans me voir, et Mireille l’a attrapée par la manche au passage. Maëlle a ouvert sa pochette d’un coin et elle a tâté les tirages du dessus.

— Les cageots. Et l’ardoise. Vous deux, tout de suite.

Maëlle m’a vu à ce moment-là.

— Tu tombes bien.

J’ai attrapé le premier cageot sans rien dire. Les deux du bas étaient déjà pleins d’eau et il a fallu les vider sur le trottoir avant de les monter. Maëlle a pris ceux du haut et moi ceux du bas. On se croisait sur le seuil, elle repartait, je rentrais. Maëlle a décroché l’ardoise.

Le magasin était ouvert en grand, toutes les lumières allumées, et l’eau descendait déjà le long du trottoir jusqu’au caniveau.

La toile de l’auvent s’est mise à pendre au-dessus de nous, gonflée d’eau, et le coin du bas est venu à la hauteur de nos têtes. Mireille est allée chercher un balai et elle me l’a mis dans les mains.

— Tu la pousses par en dessous. Doucement, mon petit. Si tu y vas trop fort, tu me déchires tout.

J’ai poussé la toile avec le manche. L’eau est partie par le coin et elle m’est tombée dans le dos. Maëlle a ri. Mireille a servi un client. Elle a mis une baguette dans un sachet et elle nous a regardés tous les deux.

Le client est reparti avec sa baguette serrée contre lui.

Maëlle a étalé ses tirages sur le comptoir et elle les a séparés en deux, les secs et les mouillés. Deux étaient collés l’un à l’autre. Elle les a décollés doucement.

— Celui-là, je le refais pas, il était raté de toute façon. Le reportage avance. J’en suis à six boutiques fermées depuis janvier. Après, il reste juste la poussière et les affiches déchirées.

Elle a repoussé un tirage du doigt et elle a continué sur la mercerie, sur la lumière des vitrines vides. Elle rangeait ses tirages en parlant.

Deux voisins sont entrés se mettre à l’abri, un homme avec une casquette dégoulinante et une femme qui serrait son sac contre elle. Ils se sont collés au comptoir.

— Le bas de la rue est coupé. Devant la Poste, il y a de l’eau jusqu’aux marches.

La femme a montré la place derrière elle.

— Une voiture est arrêtée au milieu, le chauffeur a mis ses warnings.

— Ça lavera les trottoirs, a dit Mireille.

Maëlle a repris sa pile de tirages sous son bras. Elle est ressortie sous l’auvent chercher un cageot.

L’éclair est tombé derrière la maison d’en face. La lumière a tout blanchi et le tonnerre est arrivé juste derrière, assez fort pour faire vibrer la vitrine. Maëlle a sursauté et elle a lâché le cageot. Il est tombé sur le coin et les tirages ont glissé de sous son bras.

Je lui ai posé la main sur l’épaule. Elle a tourné la tête et elle m’a regardé. Le trottoir luisant, les cageots renversés, la lumière du magasin sur la moitié de son visage. Derrière nous, les deux voisins parlaient toujours de la rue coupée.

L’eau a poussé un tirage vers le caniveau. Maëlle a reculé d’un pas et elle s’est baissée pour le rattraper. Ma main est restée en l’air.

La pluie s’est arrêtée d’un coup. La rue s’est remplie en cinq minutes : les gens sont sortis voir les dégâts, un gamin est passé pieds nus dans le caniveau, et en bas, les voitures se sont mises à klaxonner. Il est resté des feuilles collées sur le trottoir. Un homme poussait l’eau devant sa porte.

Mireille a soulevé un cageot et l’eau est sortie par les coins. Elle s’est essuyé les paumes sur son tablier.

— Regarde-moi ça. Tout est à jeter.

Elle a empilé les cageots mouillés sur le côté.

Maëlle a regardé la rue.

— On aurait dû…

Elle a ramassé ses tirages trempés, elle est partie en courant vers le bas de la rue, et moi j’avais encore le balai de Mireille dans les mains.