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Trois mois pour te le direChapter 4
Auparavant…

« On s’est mis d’accord sous l’auvent : on ne commence pas. Et puis elle m’a souri, et j’ai compris que c’était déjà commencé — et que c’était déjà trop tard. »

La sortie à Lyon

Sept heures et quart, le car attendait déjà devant le lycée, le moteur qui tournait pour rien. Il faisait froid pour un 28 avril. Le prof pointait les noms au stylo, et il répétait à tout le monde de monter, de monter, qu’on partait. J’ai tendu ma feuille signée, et je suis monté. Je cherchais une place vers le milieu quand je l’ai vue, à trois rangées de moi, la main levée pour m’arrêter. Elle avait posé son appareil photo en travers du siège d’à côté, pour que personne ne vienne s’asseoir.

« Y a de la place ici. »

J’ai hésité. Je savais pas quoi faire de ça.

« Tu viens, oui ou non ? »

J’y suis allé. Je me suis laissé tomber à côté d’elle, et elle a remis l’appareil sur ses genoux. Le car a démarré. Le groupe s’était installé vers l’avant, du côté du soleil, et j’ai vu passer le lycée, la place, et les collines derrière les remparts. Lucas s’est retourné une seconde, il a vu où j’étais assis, et il s’est remis droit sans faire de commentaire.

Trois semaines qu’on se connaissait. Quinze jours qu’on s’était dit qu’on restait amis, et ça pesait un peu plus lourd chaque fois qu’on se croisait dans le couloir et qu’on se disait « ça va » sans s’arrêter.

Rester amis, ça demandait du travail. Il fallait y penser tout le temps : ne pas s’asseoir à côté, ne pas répondre trop vite, laisser une place vide entre nous, parler à quelqu’un d’autre. Elle y arrivait mieux que moi. Elle parlait du contrôle de maths, de la sortie, de la pluie.

— T’as bien dormi ? elle m’a demandé.

— Oui. Et toi ?

— J’ai pas fermé l’œil, j’étais trop contente.

Elle a ri, un petit souffle par le nez.

On est arrivés à Lyon au milieu de la matinée. Le prof nous a fait descendre vers les quais par une rue en pente, le groupe en rang serré, et il comptait les têtes à chaque carrefour, le stylo en l’air, « vous êtes combien », puis il recomptait tout bas. Il faisait gris, un ciel bas. Les maisons montaient les unes sur les autres le long des ruelles, quelques-unes mangées de vigne vierge, avec du linge aux fenêtres du haut. Ça sentait la cave et la friture. Un volet s’est ouvert au-dessus de nous, quelqu’un a secoué un torchon, et Karim s’est plaint d’avoir reçu quelque chose sur la tête. On est passés devant une porte entrebâillée qui donnait sur un long couloir sombre, et le prof a dit que c’était une traboule, qu’à Lyon on passait d’une rue à l’autre par l’intérieur des maisons, par les couloirs et les cours, sans repasser dehors. Maëlle s’est penchée vers moi.

— Une traboule, t’as vu ?

— Ouais.

— On a pas ça, chez nous.

— On a des remparts.

— Ça compte pas, les remparts.

Elle avait raison. J’ai glissé le pouce sous la manche de mon pull.

— Tu la connais déjà, la ville ? elle a demandé.

— Non.

— Bon. On la visite tous les deux.

On a suivi le prof jusqu’à la cathédrale. Sur le parvis, on a dû sortir le questionnaire, une feuille de huit questions sur les vitraux. Elle a circulé jusqu’aux derniers et elle est revenue avec les mêmes réponses dans huit écritures différentes. Je marchais un peu en retrait. Le groupe avait pris de l’avance. Lucas avait ralenti, lui aussi.

— Attendez, j’arrive ! il a lancé.

Il est parti les rejoindre, il a attrapé Karim par la manche, et il les a entraînés plus loin en sifflant.

Je suis resté avec Maëlle. C’était la première fois qu’on était vraiment seuls depuis le samedi du cinéma. Elle s’arrêtait sur des trucs que personne ne remarque, un anneau de fer dans un mur, une date gravée au-dessus d’une porte. Elle a lu la date à voix haute, 1631.

À un endroit la rue s’est resserrée, et on s’est mis l’un derrière l’autre pour laisser la place à une femme avec un caddie.

Et puis la rue s’est ouverte, et j’ai vu la gare, de l’autre côté de l’eau.

Ma mère me l’avait montrée en photo le soir où elle avait reçu la lettre, et je l’avais gardée en tête sans jamais la voir en vrai. Elle était là, et c’est là que j’arriverai cet été, avec les valises et Manon. Maëlle me montrait une fenêtre avec des géraniums et me demandait si je croyais que les gens vivaient encore dans les vieilles rues. J’ai dit que je savais pas.

On a retrouvé les autres à la pause, au bord de la Saône. On s’est assis sur un banc et Maëlle a tiré de son sac un sachet de pralines qu’elle avait acheté en passant. Elle a déchiré le haut trop vite, une praline est tombée sur la pierre du banc, elle s’est baissée pour la ramasser et elle a soufflé dessus.

— T’as déjà goûté ?

— Jamais.

— Y a une amande dedans. C’est bon. Tiens.

Le sucre a collé au creux de ma main. Elle a croqué la sienne, les jambes croisées, en se penchant en arrière. On a partagé le sachet en regardant l’eau. J’ai ri. Elle a ri aussi, un vrai rire, celui qui lui plisse les yeux, et elle a dit que je faisais une tête bizarre.

Le groupe était plus loin, étalé au soleil qui passait entre les nuages, et il y avait les pralines, et la Saône, et personne pour nous dire de nous dépêcher. Elle m’a raconté la photo qu’elle voulait rapporter, une ruelle avec la lumière qui tombe d’en haut, et qu’il faut y être au bon moment de la journée, sinon ça donne rien. Elle en parlait avec les mains.

— Alors, tu la trouves comment, ta future ville ?

Là, j’ai eu un blanc.

— Grande, j’ai dit. La plus grande que j’ai jamais vue.

— Tu vas bien t’y faire. T’as l’air fait pour les grandes villes.

J’ai fini ma praline.

On est repartis par une rue plus étroite. Elle montait, avec des pavés mouillés qui brillaient au milieu. Maëlle marchait un peu devant, elle se retournait pour me dire de me dépêcher, et à un moment elle a glissé. Je l’ai rattrapée par le coude.

On est restés là. Ma main sur son coude, elle à moitié penchée, le souffle court. En haut de la rue, le prof s’est mis à appeler, et sa voix nous est tombée dessus avant qu’on ait bougé. Maëlle s’est dégagée la première. Elle a remonté la sangle sur son épaule, levé l’appareil et photographié les pavés. La pierre mouillée, la flaque entre les pierres, la lumière dessus. Elle a appuyé deux fois.

— Merci.

Deux tons plus bas que d’habitude. Elle a remis le bouchon sur l’objectif.

On a rejoint le groupe sans parler. Il attendait à l’angle, et le prof recomptait. Elle me frôlait le bras à chaque pas, et j’ai pas reculé.

Le car a quitté Lyon, et Maëlle s’est endormie presque tout de suite. Elle s’est laissée aller contre la vitre, les cheveux devant. Elle respirait doucement.

Quelqu’un fredonnait au fond. Sa tête a glissé de la vitre et s’est arrêtée à deux centimètres de mon épaule. J’ai arrêté de respirer. Elle s’est pas réveillée.

Le bras au bord du siège, j’ai compris ce que ça allait me coûter de ne pas commencer.

Et j’ai pas bougé.