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Trois mois pour te le direChapter 3
Auparavant…

« — Alors, tu viens, samedi ? Elle me regardait droit dans les yeux. J’avais trois mois devant moi, et une seule réponse possible. — Je… — Tu viens, oui ou non ? »

On ne commence pas.

Le oui, je l’ai dit un mardi, sous l’auvent, et je me suis pas douté une seconde que ce serait la partie facile. Le garder jusqu’à samedi, c’était une autre histoire.

Mercredi, en histoire, le prof a fait passer les autorisations pour la sortie du 28 avril. C’était imprimé en gras, en haut de la feuille : LYON. Il fallait la faire signer par un parent. J’ai plié la feuille en quatre, je l’ai mise au fond de mon sac, et je l’ai toujours pas fait signer.

Ma mère m’a demandé plusieurs fois si j’allais bien. J’ai dit que ça allait.

Samedi, j’ai pris le car de quatorze heures avec le groupe. Lucas avait tout organisé en deux messages. « On vient. Évidemment qu’on vient, Nat. » Je lui avais dit la vérité, à lui seul, un mardi, et depuis il ne me lâchait plus avec Maëlle. Mais devant le car, les épaules un peu rentrées, il m’a regardé une seconde sans rien dire.

Le car pour la ville d’à côté, c’est une demi-heure. Une demi-heure exactement : le temps de passer la colline, de redescendre, de laisser Vieilbourg derrière soi. Maëlle est allée au fond. La place à côté d’elle est restée libre le temps que je monte les marches, et Karim l’a prise.

J’ai passé la demi-heure deux rangées devant.

Le cinéma, c’est une vieille salle de la ville d’à côté, un seul écran, des fauteuils qui grincent et une odeur de pop-corn qui reste collée aux vêtements. La séance était à seize heures. Devant l’affiche, Maëlle a sorti son appareil photo et s’est reculée pour la cadrer. Dans la salle, j’ai vu Lucas se glisser deux rangs derrière, avec un sourire en coin dont je me serais bien passé.

Le film parlait d’un type qui partait. Il roulait, il regardait la route. Et puis je ne sais plus, parce que j’ai passé la séance les yeux sur l’écran sans rien y voir. La lumière passait sur l’épaule de Maëlle, à côté de moi. Le type du film, lui, il avait choisi de partir.

Les lumières se sont rallumées et le groupe s’est retrouvé dans le hall, à commenter le film. Lucas s’est rapproché de moi, l’air de rien, et il a soufflé : « Deux rangs derrière, on voit très bien, tu sais. »

Sur le chemin de la gare routière, le groupe est passé dans une boulangerie acheter à boire. Maëlle est restée à côté de moi sur le trottoir. On a regardé la vitrine tous les deux, sans rien dire.

Le retour, c’est là que ça s’est joué.

Le car était à moitié plein. On est montés les derniers, et les deux seules places libres côte à côte étaient juste derrière le chauffeur. Les autres se sont éparpillés vers l’arrière, la tête contre les vitres. Elle regardait par la fenêtre. Le moteur, la route, l’odeur de la ville d’à côté qui s’en allait avec les lampadaires. Et puis elle a dit, en regardant toujours dehors :

« Tout le monde sait que tu pars. Au lycée, on ne parle plus que de ça. »

J’ai rien trouvé à dire. La chose était dite, et j’avais l’air coupable. Mireille l’avait su dès le mardi, le lycée l’avait su le reste de la semaine, et moi j’avais continué à faire comme si personne ne le savait.

Elle a attendu. Mon silence, elle le connaît. Puis elle a soufflé par le nez, d’un air buté, et elle a dit : « Tu voulais pas que ça gâche. C’est ça ? »

J’ai ouvert la bouche. « Je voulais — » C’est sorti comme ça, et je l’ai terminé tout seul, dans ma tête. J’ai pas répondu. J’ai regardé dehors, à mon tour, le jour qui baissait sur les champs, et j’ai pas trouvé le courage de dire que c’était vrai, ni que c’était faux. Les deux, à moitié. On a roulé comme ça un moment. J’ai tiré sur la fermeture de mon sac, dans un sens, puis dans l’autre.

« J’aurais bien aimé que tu me le dises, elle a dit. Mais je t’en veux pas. »

Et puis elle a parlé du film, des fauteuils, du prix des places, du reportage sur les boutiques qui ferment, d’un tirage qu’elle avait raté trois fois. Je la laissais faire. J’avais rien d’autre à dire, et elle continuait quand même. C’était déjà ça.

À Vieilbourg, le groupe est descendu et chacun est parti de son côté. Lucas m’a attrapé par l’épaule, m’a tiré à part, et m’a poussé vers Maëlle, qui m’attendait.

On est montés vers la colline aux châtaigniers sans dire un mot. Le quartier commençait à s’éteindre ; il faisait encore jour, une lumière d’avril qui allongeait les ombres des platanes. La rue sentait l’herbe coupée. C’est un truc que je remarque jamais, l’odeur de la rue, sauf quand je marche à côté d’elle et que je cherche quoi dire.

Mireille tirait ses volets quand on est arrivés au pied de la boulangerie. Elle a abaissé le premier volet, puis le second, puis elle a vu qu’on s’était arrêtés sous l’auvent, et sa main a ralenti. Une demi-phrase, à peine soufflée, un « bonsoir, vous deux » qu’elle a lâché sans attendre la réponse. Elle avait l’air de regarder le crochet, mais elle nous voyait.

Maëlle s’est adossée au mur, les mains dans les poches de son blouson. Les volets. Le bas de la colline. Le ciel qui tirait sur le bleu. Une seconde, elle a fermé les yeux. Puis elle a dit, posément, presque en passant :

« Écoute. À quoi bon commencer quelque chose qui va finir dans trois mois ? »

Elle s’est arrêtée. J’ai cru qu’elle allait ajouter quelque chose.

« On reste amis. D’accord ? »

J’ai dit d’accord. Rien de plus. Je savais très bien ce que j’aurais dû dire. Que c’est justement parce que ça allait finir que ça comptait. Qu’il nous restait trois mois entiers, et qu’on était pas obligés de les gâcher d’avance. Mais je l’ai pas dit. J’ai tiré sur la manche de mon sweat, et j’ai dit d’accord.

Voilà, c’était fait.

Après, on n’a plus su quoi se dire. Le quartier était tout silencieux, à part un chien qui aboyait quelque part. Elle a fait un pas pour partir, elle s’est arrêtée, elle est revenue. Elle m’a serré le bras. Juste la main posée sur mon bras, un geste d’ami, presque. Sauf qu’elle l’a pas retirée tout de suite. Une seconde de trop. On a fait tous les deux semblant de ne pas l’avoir remarqué. Elle a dit « Bon. », elle m’a souri, et elle est descendue la rue, la tête un peu baissée.

Au bout de la rue, elle a pas tourné la tête. Moi non plus. Je suis rentré, j’ai ouvert la porte, et j’ai senti l’odeur des cartons avant même d’allumer. Ma mère a dit un truc depuis la cuisine, et j’ai pas entendu. J’ai monté l’escalier.

On s’était mis d’accord sous l’auvent : on ne commence pas. C’était net, c’était posé, c’était raisonnable. Mais ce sourire, en partant.

On ne commence pas.

Et pourtant, sous l’auvent, à l’instant où elle a gardé sa main sur mon bras une seconde de trop, c’était déjà commencé.

Et c’était déjà trop tard.