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Trois mois pour te le direChapter 2
Auparavant…

Dans sa chambre, au milieu des cartons vides, Nathan repense à l’heure passée sous l’auvent : il vient de rencontrer Maëlle, et on part dans trois mois.

Tu viens, samedi ?

« Alors comme ça, on quitte Vieilbourg ? »

Voilà ce qu’elle a dit. À sept heures du matin, devant le comptoir, pendant qu’elle me tendait ma baguette dans son sachet en papier. Je suis resté planté là, les bras ballants, la bouche ouverte comme un idiot.

— Comment vous êtes au courant ? — On sait, mon petit. Ici, on sait toujours.

Le lendemain de la lettre, je m’étais dit que ça resterait entre nous, la maison, les cartons, tout. Que le temps de le dire à voix haute, on aurait déjà trouvé un rythme, et que le quartier s’en foutrait. Sauf que Mireille, elle, elle avait pas attendu.

— Hier, l’agence. Elle a tourné la tête vers la porte. La petite voiture grise, arrêtée devant chez vous, vingt minutes. Faut pas être malin, mon petit.

Elle a essuyé ses mains sur son tablier et s’est accoudée au comptoir, en plissant les yeux. Je n’avais rien dit à personne. Pas à Maëlle, pas à Lucas. Il n’y avait même pas de date, exactement, juste une phrase de ma mère, la veille, dans le couloir : « Papa part fin mai, pour prendre son poste. Nous, on termine l’année, et puis on le rejoint. »

Trois mois pour plier une vie. C’est court. Et là, devant Mireille, ça faisait déjà un trou dans le plancher.

— Ma mère a rien dit, vous êtes sûre ? — Sûre de rien, mon petit. Mais je connais le quartier. Tiens.

Elle a poussé un deuxième sachet vers moi.

— Un chausson. Tu veux pas me faire une tête.

J’ai pris le sachet sans rien dire. Soixante-dix grammes de sucre pour que je m’effondre pas au milieu du pain. C’est ce que je me suis dit, en tout cas. Mireille a hoché la tête en plissant les yeux, comme si elle m’avait lu à voix haute.

— Eh ben, mon petit. Le bon moment, ça s’attend pas. Ça se prend. Note ça, tu me diras.

Et pendant qu’elle essuyait encore le comptoir, je me suis dit : si Mireille sait, dans une semaine toute la ville saura. Et Maëlle, alors ?

Je suis reparti avec ma baguette sous le bras et le chausson dans la poche, et je savais déjà que j’allais pas ouvrir la bouche avant le lycée.

Au lycée, j’ai trouvé Lucas devant les casiers, accoudé aux portes, toutes ses affaires par terre, comme d’habitude.

— Amoureux. Il a sifflé. Alors, cette fille du club photo ? Tu lui as dit au revoir de la bouche ouverte, hier ? — Je déconne.

Je me suis arrêté. J’ai regardé mes baskets.

— Faut que je te dise un truc.

Lucas a cessé de sourire d’un coup. Il m’a attrapé par l’épaule et m’a poussé dans le coin qui donne sur la cour, celui où personne nous entend.

— Vas-y.

— On part. J’ai dit ça en regardant le mur, parce que c’était plus simple. Dans trois mois. Lyon. Papa part fin mai, et on le rejoint à la fin de l’année.

Lucas est resté silencieux. Une seconde. Deux. Puis il a laissé sa tête retomber contre les casiers.

— Putain. — Je rigole pas, là. — Je sais. Il a soufflé. Et tu me dis ça un mardi, devant les casiers, avec ta baguette qui dépasse ?

Il a ramassé ses affaires une à une, trop lentement. Quand ça le touche, Lucas, il fait le malin.

— Bon. Lyon. Il a remonté la fermeture de son blouson, comme si ça allait me consoler. Tu sais ce qu’y a à Lyon ? Le foot. L’OL, l’équipe. C’est pas rien. — Je déconne, je déconne.

J’ai pas ri. Lucas, quand il sent que ça tient pas, il recommence. C’est sa méthode : il parle d’un truc plus simple, et il espère que je le suis.

— Enfin, ta mère elle a dit quoi, exactement ? Elle a dit “Lyon” ou elle a dit “on verra” ? Parce que “on verra”, c’est pas pareil. — Elle a dit “on part”, j’ai répondu. — Ah. Il a passé la main dans ses cheveux. Bon. Alors on part.

Il m’a attrapé par l’épaule, une vraie bourrade cette fois, pas une blague. On est restés comme ça une seconde, sans parler, et je me suis dit que c’était ça, un meilleur ami : quelqu’un qui comprend quand tu dis « on part » et qui trouve pas trente-six façons de te dire que c’est pourri.

— T’as pas signé le pacte, toi. Il m’a donné une bourrade. Le pacte, tu le signes avant la fin du mois, Amoureux. T’as promis.

Le pacte. On l’avait écrit en novembre, tous les six, sur le cahier de géo de Karim, celui qu’on avait emprunté sans demander. Une page arrachée au milieu, un truc au stylo bleu : « On reste ensemble jusqu’à la fin de la seconde. Même si on est des débiles. » Tout le monde l’avait signé. Tout le monde, sauf moi. J’avais dit que j’allais le faire, que j’avais oublié un stylo, que je le signerais le lendemain. En vrai, j’avais eu le trac de griffonner mon nom sur une promesse. Pas parce que je savais qu’on partirait — à l’époque, j’en savais rien. Parce que les promesses, chez moi, ça finissait toujours par craquer.

— Je le signe, j’ai dit.

Et j’ai regardé mes baskets.

J’ai passé la journée à faire semblant. En salle de permanence, à midi, je regardais mon cahier sans le voir. Devant la fenêtre, il y avait le tableau de la vie scolaire, la liste des conseils de classe pour la fin de l’année, et je m’étais surpris à compter les lignes. C’est bête. Je me dis que la fin d’année c’est dans des mois, et pourtant mes yeux s’arrêtent là-dessus, comme si ma date de départ allait être affichée entre deux noms.

Maëlle est entrée avec son blouson trop grand, les mains dans les poches, et elle est venue s’asseoir en face de moi sans demander la permission.

— Écoute. Elle a posé un carnet noir sur la table, celui du club photo. T’as vu ce qu’on a tiré l’autre jour ?

Elle a tourné deux pages. Je me suis penché. C’était l’auvent, la boulangerie, la rue vide. Je n’étais pas dessus. Pourtant j’avais l’impression que si.

— C’est joli, j’ai dit. C’est tout ce que j’ai trouvé. Faut croire que les trois mois m’étaient montés dans la gorge.

Elle a hoché la tête, contente, et elle a commencé à me raconter le club : qu’ils allaient faire un reportage sur la rue, sur les boutiques qui ferment, que Mireille la boulangère voulait bien qu’on la photographie derrière son comptoir. Elle parlait vite, en riant par le nez entre deux phrases, et je me suis dit que c’était toujours comme ça avec elle : elle parle du club pour pas parler d’elle. Alors je l’ai laissée parler. C’était doux, et à ce moment-là c’était le seul truc qui faisait pas mal.

— Et cet été ? j’ai dit, pour dire quelque chose. Ton stage au centre équestre, il tient toujours ? — Toujours. Le vieux du centre, il m’a dit que je pourrais monter les poneys les jours où y a personne. Elle a souri toute seule. Les poneys, c’est bête, mais c’est ce que je préfère. — Et toi, cet été ?

C’était exactement la question que je voulais pas. J’ai regardé la table.

— Je sais pas encore. On verra.

J’ai pensé : pas à l’été prochain, je serai à Lyon, dans une ville que je connais pas, dans un lycée où personne m’attend. Le centre équestre, la rue, la boulangerie, Mireille — tout ça allait continuer sans moi. Et elle, elle allait monter ses poneys, et moi, je serais nulle part.

Elle l’a entendu, je crois, le « on verra ». Elle a haussé les épaules, elle a pas insisté. C’est ce que j’aime chez elle, elle force pas.

Maëlle a tapé la table du bout de l’ongle et m’a regardé en plissant le front.

— T’es bizarre, aujourd’hui. — Moi ? Ça va. J’ai juste pas dormi.

Elle a tortillé une mèche de cheveux autour de son doigt. Sous la table, j’ai fourré mes mains dans mes poches.

— Tu mens. — Je mens pas. — Si. Tu mens. Elle a refermé le carnet. Écoute, je sais pas ce que t’as, mais t’es pas obligé de faire la tronche, hein.

La sonnette a sonné. Elle s’est levée, et en passant elle a frôlé mon épaule.

— À ce soir. Tu passes bien devant la boulangerie, t’arriveras à me dire bonjour, une fois.

J’ai dit ouais. Ou je crois que j’ai dit ouais. En tout cas, mes lèvres ont bougé.

Le soir, ma mère m’a envoyé chercher le pain, et la boutique était encore allumée. Je suis resté sous l’auvent, adossé à la vitre, les mains dans les poches, pendant que Mireille rangeait ses dernières viennoiseries derrière le comptoir. Elle a fini par sortir, les clés à la main.

— Tiens, mon petit. Elle a tendu le sachet de pain. Quand on part, on dit les choses, hein. Pas la veille.

Elle a hoché la tête en plissant les yeux, elle a fait deux pas, puis elle est revenue.

— Ah. Et dis à ta mère que pour la tourte, samedi, ça marche.

Je l’ai remerciée, sans trop écouter. Je pensais à autre chose. Et puis elle est apparue, par le bout de la rue, au moment où Mireille allait tourner le coin.

— Ma belle ! Mireille a fait un grand geste. Tu rentres pas avec ta mère, toi ? Ma belle, t’as vu l’heure, tu veux un chausson ?

Maëlle a souri, a dit non, bonsoir. Mireille m’a jeté un dernier regard, puis elle a tourné le coin en sifflotant. Et il n’est resté que nous deux, sous l’auvent.

Maëlle s’est plantée devant moi et a tiré sur la manche de son blouson.

— Tu fais le guet ? — Non. Je passais.

Elle m’a regardé, et elle a eu ce sourire qu’elle a, celui qui donne envie de tout lui raconter. Puis elle a regardé ses pieds, elle a soufflé un coup par le nez, et elle a dit :

— Écoute. Samedi, le cinéma de la ville d’à côté, il passe un vieux truc en noir et blanc que le prof du club veut qu’on aille voir pour le travail. Elle a levé la tête. Tu veux venir ?

J’ai pas répondu tout de suite. Elle a pris ça pour du silence, alors elle a continué, ses mots qui se bousculaient, comme quand on montre un truc qu’on aime.

— Le cinéma, il est un peu loin de l’arrêt, mais c’est cinq minutes à pied. On prend le car de l’après-midi, on a le temps, et on rentre avant la nuit. Ma mère elle est d’accord, enfin, y a pas de souci. Le film, même je l’ai pas vu, mais le prof il dit que c’est un classique, que tout le monde devrait le voir une fois. Et puis la ville, elle est pas grande, mais y a un resto, vers le canal... — Enfin, voilà. Tu viens ?

J’ai eu quatre secondes pour répondre. J’ai regardé mes baskets. J’ai pensé à Lyon, au pacte que j’avais pas signé, à la fin de l’année qui venait, à tout ce que je pouvais pas commencer.

— Samedi, j’ai répété, comme un idiot. — Samedi, ouais. Elle a tortillé une mèche. La séance est l’après-midi. On prend le car. Elle a haussé les épaules. C’est pas loin.

Mon cœur a fait une chose que je vais même pas essayer de décrire, parce que je sais pas comment on dit ça sans avoir l’air bête. J’ai juste pensé, très vite : j’ai trois mois. Maëlle me demande d’aller au cinéma, un samedi, dans la ville d’à côté, et moi, derrière, j’ai la valise. Trois mois. Ou je dis oui, et je commence quelque chose que je vais devoir couper en pleine histoire. Ou je dis non, et il me reste rien du tout.

J’ai regardé la boulangerie, derrière elle, et l’affiche sur le mur avec le bal de fin d’année, et je me suis dit que j’allais même pas être là pour le voir. Samedi, c’est rien, une demi-heure de car, une séance, et pourtant voilà, c’était tout ce qui comptait.

Elle a haussé les épaules encore, et elle a attendu. Puis elle a penché la tête, elle m’a regardé droit dans les yeux, et elle a dit, tranquille, à voix basse, comme une question qu’on pose une seule fois :

— Alors, tu viens, samedi ?

Je l’ai regardée. J’avais trois mois devant moi, et une seule réponse possible. Je me suis entendu dire :

— Je…

— Tu viens, oui ou non ?