On part dans trois mois
« Écoute, on se revoit demain, non ? »
Voilà ce qu’elle a dit. Je répète la phrase depuis la sortie du lycée des Remparts, en marchant, les mains dans les poches, et elle sonne mieux à chaque fois. Maëlle. Je connais son prénom depuis septembre — elle est dans la classe d’à côté — mais c’est tout. C’est tout ce que je savais d’elle, jusqu’à cet après-midi. Aujourd’hui, premier lundi après les vacances de printemps, on s’est parlé pour de vrai, une heure entière, et je ne sais pas trop comment c’est arrivé.
Le truc, c’est qu’il s’est mis à pleuvoir à la sortie des cours. Une averse d’avril, soudaine, le genre qui vide les trottoirs en trente secondes. Je me suis abrité sous l’auvent de la boulangerie, et elle était déjà là. Adossée au mur — elle s’appuie toujours au mur, Maëlle, au lieu de s’asseoir, j’ai remarqué ça après — un pain sous le bras, une mèche de cheveux qu’elle tortillait entre ses doigts.
J’ai dit « salut ». Elle a dit « salut ». Et puis on a parlé. Une heure. Une heure entière, sous l’auvent, pendant que la pluie tapait sur la toile au-dessus de nous, et personne n’est venu nous chercher, personne n’est passé, c’était comme si le monde entier avait fermé pour nous laisser tranquilles.
Elle parlait du club photo du lycée. Elle m’a dit qu’elle voulait faire des photos « pas posées, des vraies », des gens dans la rue, des trucs comme ça, et qu’elle avait déjà trouvé son stage d’été, dans un centre équestre, à dix minutes de chez elle. Elle a dit « à dix minutes de chez moi », et puis elle s’est arrêtée net au milieu de sa phrase, et elle a parlé de la pluie qui n’en finissait pas.
— Écoute, a-t-elle dit plus tard, tu fais quoi, toi, cet été ?
— Je sais pas encore. Je sais jamais à l’avance.
— Moi, je sais. Je sais toujours à l’avance. C’est pour ça que je m’inquiète pas. On s’organise, et ça va.
Elle a dit « on » en parlant d’elle. Je l’ai remarqué. Elle disait « on s’organise » au lieu de « je m’organise », et je n’ai pas demandé pourquoi. Je ne demande jamais pourquoi, moi. Je laisse les phrases en l’air, c’est comme ça que je suis fait.
Je lui ai demandé depuis quand elle faisait des photos. Elle a regardé la pluie, pas moi.
— Depuis l’an dernier. Enfin... on verra.
Et elle a changé de sujet, d’un coup, le sujet lui brûlait les doigts. Moi je ne l’ai pas forcée. Je lui ai dit que je passais prendre le pain, que c’était mon tour, et que la pluie, ça tombait toujours au mauvais moment. Elle a ri en soufflant par le nez, et j’ai eu l’impression d’avoir gagné quelque chose.
Elle émiettait son pain sans faire exprès, des petites miettes qui tombaient sur la manche remontée de son sweat, et moi je regardais ses mains, parce que regarder ses mains, c’était moins risqué que la regarder, elle. Je me souviens de tout ça. C’est drôle, les détails qu’on garde. Le pain, la mèche, la pluie, et le fait qu’elle ait dit « on se revoit » avant même que je pense à le demander.
À la fin, quand la pluie a faibli, elle s’est décollée du mur, elle a remonté la fermeture éclair de son blouson trop grand, et elle a dit :
— Écoute, on se revoit demain, non ?
Pas une question. Presque pas une question. Elle est partie, les mains dans les poches, sans attendre ma réponse, et moi je suis resté planté là, les bras ballants, à répéter la phrase dans ma tête.
Sur le chemin du retour, j’ai donné un coup de pied dans un caillou. Puis un autre. J’ai repensé à l’affiche du hall du lycée, celle du conseil de classe du troisième trimestre, et à celle de la sortie scolaire, à Lyon, à la fin du mois. Et au bal de fin d’année, aussi, dans deux mois, à peu près. Jusqu’à aujourd’hui, tout ça ne me concernait pas. Maintenant, je ne sais pas. Maintenant, tout me concerne d’un coup, et ça me fait un drôle d’effet, comme si le monde avait grossi.
Je rentrais chez moi, le cœur léger — oui, léger, c’est le mot — et je répétais sa phrase dans ma tête, et je pensais à demain.
Je suis rentré par la porte de derrière, comme d’habitude. La maison sentait le propre, ce qui aurait dû m’alerter : ma mère ne frotte les sols que quand quelque chose ne va pas. Enfin, je ne le savais pas encore.
Il y avait des cartons dans la cuisine. Pas des cartons de courses, non. Des cartons vides, pliés, appuyés contre le frigo, et deux autres entamés sur la table, à moitié montés, avec du papier journal dedans. Et ma mère, assise au bord d’une chaise, une lettre pliée dans les mains, à regarder par la fenêtre.
Elle n’a pas dit bonjour. Elle a dit :
— Nathan. Assieds-toi.
Je me suis assis. J’ai vu la lettre : du papier à en-tête, un truc officiel, avec des logos et des références, le genre de papier qu’on ne reçoit jamais pour de bonnes nouvelles. Ma mère frottait ses mains l’une contre l’autre, comme quand elle a froid, sauf qu’il ne faisait pas froid.
— Mon chéri... On part dans trois mois.
Je n’ai pas compris tout de suite. C’est le plus bizarre, dans toute l’histoire : je n’ai pas compris. J’ai cru à des vacances.
— On part où ?
Elle a regardé par la fenêtre. Le cerisier, le fil à linge, n’importe quoi, du moment que ce n’était pas moi.
— Lyon. Ton père a eu sa mutation. On lui a proposé un poste, là-bas. Il ne pouvait pas refuser.
— La maison ? j’ai dit. Parce que c’est la première chose qui m’est venue, la maison, je ne sais pas pourquoi.
— La maison sera vendue. On a rendez-vous avec une agence, demain.
— Demain.
— Et on partira à la fin de l’année scolaire, a-t-elle dit, comme pour se convaincre. On a le temps, tu vois. Trois mois, c’est... c’est le temps qu’il faut. On va trouver une école pour Manon, et pour toi, un lycée. À Lyon, il y a de très bons lycées. Je me suis renseignée. C’est...
Elle s’est arrêtée. Ses phrases se finissent en suspension, les phrases de ma mère. Elle ne se justifie jamais. Elle pose les faits sur la table, comme elle a posé la lettre, pliée, à côté de la corbeille à pain, et elle s’excuse sans le dire.
— Et papa ? j’ai dit. Il part quand ?
— Fin mai. Il part en avance, pour trouver où on habitera. Il prend ses marques, comme il dit.
J’ai hoché la tête. Le père, fin mai. Nous, à la fin de l’année scolaire. Et entre les deux, il y a la maison à vendre, les cartons, et trois mois.
— Tu es en seconde, Nathan, a dit ma mère. Ce n’est pas le pire moment pour changer de lycée. Le pire, c’était l’année prochaine, avec la première, et le bac... enfin, tout ça. Alors voilà. Ça va aller.
— Ça va aller, j’ai répété.
— Ça va aller, mon chéri.
Elle disait des choses pratiques — cartons, paperasses, agence, lycée — pour ne pas parler du reste. Le reste, c’était quoi ? Je ne savais pas encore. Je savais juste qu’il y avait des cartons dans la cuisine, et que ma mère avait une tête que je ne lui connaissais pas.
— On part dans trois mois, j’ai dit. Pour vérifier. Pour que ça rentre.
— Dans trois mois.
J’ai regardé mes baskets. Dans ma tête, il y avait la pluie, l’auvent, et sa phrase à elle. « Écoute, on se revoit demain, non ? » Demain. Et dans trois mois, on partait.
— Et l’école, j’ai dit. Je finis l’année ici ou là-bas ?
— Là-bas. À la fin de l’année scolaire, on sera à Lyon.
— Ça va ? a demandé ma mère, tout bas.
— Oui. Ça va.
J’ai regardé mes baskets, et ma mère n’a pas insisté. On est restés comme ça, tous les deux, à ne pas parler, jusqu’à ce que la porte d’entrée claque.
Manon. Je l’ai entendue sauter sur un pied dans le couloir — elle fait ça quand elle est contente — et puis elle est apparue dans la cuisine, Carotte, son lapin, serré sous le bras, et une question déjà prête.
— Pourquoi il y a des cartons ?
Ma mère a souri. Un sourire fatigué, le genre qui ne monte pas jusqu’aux yeux.
— Viens t’asseoir, mon trésor. On a quelque chose à te dire.
Manon s’est assise. Elle a posé Carotte sur ses genoux, la tête de Carotte tournée vers ma mère.
— On part vivre à Lyon, dans trois mois.
Manon a cligné des yeux.
— Pourquoi ?
— Parce que papa a un nouveau travail, là-bas.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on lui a proposé, et que c’est une belle occasion.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est comme ça, mon trésor.
Manon a réfléchi. Ça se voyait, elle réfléchissait ; elle comptait sur ses doigts, sous la table.
— C’est quoi, une mutation ? C’est comme quand les serpents, ils changent de peau ?
— Presque, a dit ma mère. Presque, mon trésor.
— Et c’est loin, Lyon ?
— Un peu. Deux heures de train.
— Et mes copines, elles viennent aussi ?
Ma mère a mis du temps à répondre. Elle regardait le cerisier, par la fenêtre.
— Vous vous écrirez. Vous vous verrez aux vacances, et vous vous écrirez, entre les deux.
— Mais j’ai pas envie d’écrire, moi.
Manon a regardé Carotte. Et elle s’est souvenue de quelque chose de plus important :
— Carotte, il vient avec nous ?
— Bien sûr, mon trésor.
— Et mes autres peluches ?
— Toutes. On emporte tout.
— Alors ça va.
Elle a sauté de sa chaise, elle m’a tiré par la manche, histoire de vérifier que j’étais bien là, et elle a annoncé, sur le ton des bulletins météo :
— J’ai déjà choisi mes trois peluches préférées. Je vais recompter, pour être sûre qu’elles tiennent dans mon sac.
Et elle est partie en sautant sur un pied, Carotte sous le bras, en chantonnant « Lyon, Lyon, Lyon » sur un air de comptine, sans comprendre, pas du tout, ce qui venait de se passer.
Ma mère est restée assise au bord de sa chaise, les mains frottées l’une contre l’autre, la lettre officielle toujours pliée sur la table.
— Ça va aller, a-t-elle dit.
À la lettre. Pas à moi.
Je suis monté dans ma chambre.
Il y avait des cartons vides dans ma chambre aussi. Pliés, appuyés contre le mur, à côté de mon bureau. Ma mère garde toujours les cartons, dans le garage, au cas où. « On ne sait jamais », elle dit. Alors voilà. On savait.
J’ai posé mon sac. J’ai sorti mes affaires, je les ai rangées — je ne sais même pas où, je l’ai fait, c’est tout. Je n’ai rien dit à ma mère. Je n’ai pas pleuré. Voilà. Champion du monde de rangement de sac, dans une chambre pleine de cartons vides, sans pleurer.
Et maintenant je suis assis sur mon lit, au milieu des cartons, et je repense à l’heure passée sous l’auvent. À la pluie. À la mèche qu’elle tortillait. Au pain qu’elle émiettait sur sa manche remontée. À sa phrase, que je connais déjà par cœur :
« Écoute, on se revoit demain, non ? »
Demain, je la verrai. Et je lui dirai quoi ? Qu’on part dans trois mois ? Que je viens de la rencontrer — la première fille avec qui j’ai parlé pour de vrai, la première qui m’a dit « on se revoit demain » — et que dans trois mois, je serai à Lyon, dans un lycée que je n’ai jamais vu, dans une ville où je ne connais personne ?
Non. Pas demain. Pas tout de suite. Je viens de la rencontrer, je ne vais pas lui annoncer ça comme on annonce un match perdu. Pas tout de suite.
On part dans trois mois. La date exacte, personne ne la sait encore. Trois mois, c’est long. Trois mois, c’est court. Ça dépend de ce qu’on compte. Et moi, ce soir, dans ma chambre, au milieu des cartons vides, je ne compte pas les semaines qui restent avant le départ. Je compte l’heure passée sous l’auvent. Sa phrase. Elle.
Je viens de rencontrer Maëlle. Et on part dans trois mois.